BUCAREST © PARASCHIV - 2002 / 2003 GALERIE SIMEZA

 

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Les pores de la mémoire
La Peau - le Corps


une exposition - événement de Christian Paraschiv


Adrian GUTA

dans OBSERVATOR CULTURAL ­ BUCAREST semaine du 7 au 13 janvier 2003

De mon point de vue, l'exposition La Peau - le Corps de Christian Paraschiv - décembre 2002 - janvier 2003, à la Galerie Simeza - constitue l'authentique événement artistique de ce début d'hiver.
Elle est même l'une des plus importantes expositions organisées à Bucarest de toute l'année 2002.
De plus Paraschiv est revenu en Roumanie à cette occasion pour la première fois depuis son établissement en France en 1986.

Le vernissage du 19 décembre 2002 renoue avec certaines propositions d'il y a 20 ans:
en 1982 Paraschiv présentait à la même Galerie Simeza une exposition personnelle autour de l'un de ses premiers thèmes: "strunga" (lieu d'abri nocturne des moutons ), référence profonde aux archétypes locaux.
C'est Marin Gherasin, peintre, qui ouvrait cette première exposition .

Christian Paraschiv est l_un des leaders de la génération 80 dans l'art contemporain en Roumanie. Au-delà des qualités intrinsèques de l'oeuvre, on se souvient qu'il a été, jusqu'à son départ de Roumanie, un facteur déterminant dans la structuration de certaines directions d'investigation au plan des idées et de l'expression plastique de la jeune génération, un repère dans la cristallisation d'une prise de conscience de soi pour la génération 80

Paraschiv a redéfini au fur et à mesure son discours dans le contexte parisien, riche du contexte post moderne roumain, auquel il a contribué d'ailleurs, et il a construit une oeuvre avec ces nouveaux paramètres. Mais il n'a pas rompu tous les liens avec son passé carpatho-danubien. Des repères historiques, personnels, contextuels, et la poursuite des thèmes antérieurs ont nourri sa création, l'ont aidé à garder son authenticité dans le noyau de pensée et du sens d'une oeuvre maintenant habillée des vêtements de certains langages situés au coeur de l'art contemporain.

Cet artiste mise sur l'expression totale de soi dans l'uvre :
cet égocentrisme, incommode pour les relations avec ceux qui l'entourent, stimule bénéfiquement sa propre création....
Parsachiv considère le langage et les techniques artistiques comme simple instrument pour la matérialisation d'une idée. L'éclectisme de son expression plastique ( peinture, sculpture, dessin, photo, objet, - un type spécifique de ready made, à part -, installation, infographie, film, livres d'artistes, performances, bio-art ) provoque la suspicion de certains ; en fait c'est la cristallisation d'une liberté assumée par notre navigateur en solitaire très bien entraîné sur l'océan image - message.

L'exposition de Simeza " la Peau - le Corps " met en page une étape d'un projet en développement et constitue une partielle rétrospective de par sa structure et son coeur thématique !
Mentionnons que Mme Marie Oudin a pris la parole au nom de la galerie A l'enseigne des Oudin qui a déjà exposé à Paris une grande partie des travaux présentés ici.

Le trajet de l'exposition s'ouvre avec une oeuvre de 1982 extraite d'une série renvoyant de manière codifiée au sacrifice de l'agneau à travers la représentation abstraite de sa peau. Vers le début des années 80, la série masculin - féminin prenait substance dans la peinture de Paraschiv, enveloppant le nu et le couple d'un nuage érotique colorié des nuances métaphysiques : ces travaux interdits à l'époque en Roumanie sont les premiers à faire connaître l'artiste à Paris !
L'acte d'amour comme triomphe éphémère de la vie dans la permanente confrontation avec la mort, hypostase méditatif, sur la condition humaine constitue une direction majeure de la création de Paraschiv.

Un CD-ROM de l'artiste regroupe le film féminin - masculin ou la mort - 1999, ( infographies cinématiques) intégré dans le thème plus ample de mémoire et identité, ainsi que le cycle de travaux présentés à Simeza, la peau le corps.
Ce film est composé à partir de photos des années 20, recomposant une pseudo histoire familiale ; des flashs de la période roumaine de l'oeuvre de paraschiv truffent le déroulement et la métamorphose infographique de ces images :
le discours est sobre et nostalgique, émotionellement efficace : c'est l'alternance d'un flux d'images en noir & blanc et de plans coloriés d'objets et de personnages : Il traduit l'accablante relation entre un passé lourd et le présent fulgurant, la mémoire de la famille à la recherche de l'identité ; Il s'agit de réitérer un autre thème constant et nuancé qui traverse l'oeuvre de Paraschiv dans les années 90 : le noir est la couleur du langage.

Le projet la peau - le corps est né en 1995 ; à cette époque il effectue les premiers scans de son corps.
Il réalise en 1999 une performance en Pologne ( présentée par un panneau de photos-témoins agrandies ), où son corps est couvert de charbon par deux filles. C'était un rituel artistique, allusion au cérémonial de l'enterrement.
En 2000 à la Galerie Oudin, l'artiste couvre son corps de plomb. Il "ressuscite" ensuite : le plomb est coupé le long de son corps et les fragments de la carcasse corporelle de " l'âme Paraschiv " sont distribués au public. Le plomb, nouveau matériau utilisé pour suggérer le passage de la vie à la mort, rajoute un sens initiatique à la renaissance dont on parlait grâce à ces valences alchimiques dans la confrontation culturelle avec la mort .

L'artiste veut mettre en jeu sa propre peau ; " l'âge du bio-art commence dans la période 1999-2000".
Echantillon de peau de l'artiste cloné en laboratoire : la peau artificielle obtenue deviendra matériau de travail ! on peut voir des travaux où cette fiction de peau-support renforcée par du latex ou de la résine est gravée de signes symboliques. Il s'agit d'un moyen très direct et très troublant de représenter visuellement l'expérience personnelle de l'univers concentrationnaire des collectivités persécutés par l'histoire.

Les pièces principales de cette exposition de Simeza "vue de face " et " côté droit " présentent le corps agrandi de l'artiste. C'est une synthèse de la méthodologie du fragment (méthodologie déjà présente et matérialisée dans la création de Paraschiv à partir de l'année 1981) et qu'on peut nommer "palimpseste" technique et compositionel.

Ce sont des repères assumés à travers la perspective post-moderne. Ils ont aussi des références conceptuelles dans l'ordre d'effets plastiques. Les " fragments " chez Paraschiv représentent une certitude structurelle de la réalité contemporaine, un processus fondamental pour bâtir l'oeuvre. Les fragments sont aussi le point nostalgique de départ pour la reconstruction de
l'ensemble (voir la parcellisation " des vues" supra ). L'oeuvre considéré, pris dans son ensemble, est synonyme d'un fascinant flux d'images ; un tout composite et stratifié, un tout en perpétuelle renaissance.
En parcourant l'exposition j'avais la sensation "d'avaler " un film de Greenaway.

Le "palimpseste" se constitue également en série : aux vues "corporelles" scannées et montées s'ajoutent plusieurs variations:
1) le dessin d'après l'image numérisée puis le scan du dessin, enfin l'impression sur papier à dessin ;
2) la peinture sur des plaques de plomb d'après l'image scannée puis le scan de la peinture, enfin le tirage photo !
3) l'impression à petite échelle de ces différentes images ­ les images de sa peau ­ sur sa peau de culture ;
Ce sont des travaux d'interprétation des fragments figuratifs du corps en morceau.
Au delà de l'aspect technique on va étendre l'acceptation du mot " palimpseste " aux jeux subtils entre le naturel et l'artificiel, développés par Paraschiv, sur ces séries d'images-autoportraits.
Et voilà vraiment le mot juste pour nommer les plus récentes problématiques de la relation entre mémoire et identité !

A travers un montage de photogrammes agrandis d'images de 1967 - son père le filmant - Paraschiv révèle dans l'exposition les commencements (instinctuels) de sa culture de l'art corporel. Ce sont des images au parfum impressionniste, d'un âge d'or, même si par ailleurs on voit les signes d'un contexte politique de triste mémoire.
Les objets présentés dans l'exposition qui portent la marque " Paraschiv " - interprétation façon duchamp - sont des reconstructions de mythologie personnelle ; et là dans l'espace de la galerie, l'esprit de Beuys vient planer.

Enfin les 9 livres d'artiste history line 2001-2002 enferment dans leurs pages la clé conceptuelle de ce travail en cours qu'on a essayé ici de décrire et d'interpréter. Ils sont archive et laboratoire de l'uvre même !